Comprendre les causes de l’illettrisme et l’illectronisme en Guadeloupe pour lutter efficacement contre l’exclusion
Les chiffres de l’illettrisme en Guadeloupe
Selon l’ANLCI, en Guadeloupe, 19% des adultes ayant eu au moins une partie de leur scolarité en français sont en grande difficulté avec au moins une compétence de base, contre 10% dans l’hexagone. Illettrisme n’est pas synonyme d’analphabétisme. Un analphabète n’a jamais connu la scolarité, tandis qu’un illettré est confronté à des difficultés malgré le fait qu’il ou elle a bénéficié d’une scolarité. Les acquis ont été trop fragiles ou bien ils ont été oubliés. L’illettrisme suppose tout à la fois que les compétences ont été apprises et que malgré tout la personne est en échec. Cliquez pour accéder à l’audition de l’agence au Sénat en mars 2026
Le système éducatif français serait-il mal adapté aux populations créolophones ?
Les élèves guadeloupéens sont directement alphabétisés en français alors que certains d’entre eux ne parlent que créole à la maison. Cette situation est-elle une cause d’échec scolaire et plus tard d’illettrisme ? Cela ne semble pas être une cause au même titre que d’être tout à fait allophone. C’est ce que l’on peut supposer à partir des autres chiffres révélés par l’ANLCI pour les Outre-mer.
Être créolophone n’est pas être allophone
Les jeunes gens testés à l’occasion de la Journée citoyenne et qui manifestent une difficulté à l’écrit sont 31% en Guadeloupe, 32% en Martinique et 30% à La Réunion. Comparés aux chiffres de l’hexagone (moyenne de 10,5% mais 16% dans le département de l’Ain, par exemple), ces chiffres sont alarmants. Mais comparés aux Outremers allophones, ces chiffres sont bien meilleurs (Guyane 52% et Mayotte 58%).
Quelles sont alors les difficultés spécifiques aux créolophones ?

Jetons un coup d’oeil sur la littérature sur le sujet
Une hiérarchie implicite qui mérite d’être combattue
Dans un article de 2021, Yves Erard relate ses interactions avec des élèves haïtiens en échec dans leur apprentissage du français. Pour les élèves, c’est la méthode qui ne marche pas. Il leur demande alors s’ils pensent qu’il ne vaudrait pas mieux commencer à apprendre à lire et à écrire en créole. Ils rejettent cette hypothèse en suggérant que leurs parents ne le tolèreraient pas. La représentation selon laquelle le créole n’est pas une langue qui favorise les grandes études produit chez les adultes une inhibition. Comment cette inhibition ne se retrouverait-elle pas chez leurs enfants ? N’est-ce pas alors cette hiérarchie implicite qui mérite d’être combattue ? Cliquez ici pour accéder à l’article d’Érard sur Cairn
Un apprentissage en créole et en français dès la maternelle
L’inhibition à parler en créole risque de se convertir au surplus en inhibition à parler en français. Dans son étude de 2020 sur les élèves créolophones à La Réunion, Lougambal Souprayen-Cavéry commence par remarquer que :
« L’enseignement-apprentissage du français et du créole ne peut démarrer tant que le jeune élève ne communique pas. Ainsi, accueillir les paroles des enfants créolophones en langue créole leur permettant de se sentir en sécurité linguistique, favoriserait la prise de parole qui est l’indice prouvant que l’enseignement-apprentissage linguistique peut débuter. »
« Se sentir en sécurité linguistique »
Enseigner à la fois le français et le créole dès la maternelle, dans le cadre de séances de cours détendues et bienveillantes, permet alors de lever les inhibitions des élèves. Mieux encore, il permet à des élèves de maternelle de réussir à adopter une réflexion métalinguistique qui fait monter à la conscience les distinctions propres aux deux langages, comme par exemple dans une séance consacrée au goût : « Les élèves, pourtant créolophones de langue maternelle, n’étaient pas capables de produire chocola lé dou mais chocola lé sucré. Ils ne savaient pas que l’adjectif sucré appartient au français. Ce qui nous permet d’affirmer que les jeunes élèves créolophones arrivent à l’école, bien souvent, avec un créole à caractère mélangé. Ce travail sur la distinction codique permet de renforcer vraisemblablement leurs compétences en créole pour une bonne compréhension et une meilleure acquisition du français. La métalinguistique est possible dès la maternelle ».
L’accès au niveau métalinguistique
Lougambal Souprayen-Cavéry observe même que les élèves sont capables de remarquer voir même proposer des normes spécifiques pour le créole écrit (en l’occurence indiquer la prononciation de la dernière consonne en utilisant une apostrophe comme dans tout’ kalité moun’). Cette réflexion sur le langage est susceptible de lever les inhibitions, d’expliciter ce qui semble confus et de renforcer la confiance des élèves en leurs propres compétences. Ceci amène l’auteur à poser qu’une formation linguistique en langue créole est nécessaire pour tous les enseignants dans les cycles 1 et 2. Même si l’enseignant ne sera pas pour autant capable de parler parfaitement en créole, il sera amené à avoir ce recul métalinguistique qui amène à la conscience les distinctions entre les deux langages. Cliquez ici pour accéder à l’article de Souprayen-Cavérysur Cairn
Abandonner la posture de la maîtrise absolue
C’est le désir de maîtriser radicalement et sans compromis les apprenants qui finit par susciter les inhibitions et le manque de confiance en soi, causes majeures de retard dans l’apprentissage. Plutôt que d’exiger le monopole pour une langue et de rejeter l’autre, mieux vaut examiner ce qui se passe sur le terrain. Une écoute bienveillante et valorisante tant des élèves que des professeurs permettra échange et entraide.
L’analogie avec l’interdiction du téléphone portable
Exclure le téléphone portable sans compromis tient encore de cette posture de maîtrise absolue. Sans prise en compte du terrain, elle produira un renforcement des inégalités et de l’exclusion. Ne pas aider les élèves qui ont des difficultés dans l’accès au numérique produira l’illectronisme qui s’ajoutera à l’illettrisme. Comment éduquer au numérique et plus encore au numérique responsable en Guadeloupe, dans un contexte de sous-équipement en ordinateur ?
Certes, le téléphone portable pose problème. Il absorbe toute l’attention des élèves. Les enseignants doivent lutter pour obtenir la concentration nécessaire aux apprentissages. Certes, le problème de la fraude, lui aussi, doit être pris à bras le corps. Mais la prohibition risque de rendre les problèmes moins visibles tout en accentuant les inégalités. Il vaut bien mieux renoncer à la posture de maîtrise absolue pour pouvoir observer les réalités du terrain et profiter de l’échange et des compétences mêmes des élèves et des familles.